Conclusion

Retour au sommaire



< III / Vers une mutation permanente des mentalités et des usages ? [C]

Avec l’entrée dans le web dit « participatif », ou pour reprendre l’expression développée par Tim O’Reilly en 2005, avec l’entrée dans le web 2.0, nous sommes plus largement entrés dans une ère numérique dont le maître mot est l’interaction. Cette nouvelle dimension du web permet en effet à ses utilisateurs de créer en continu, de modifier en commun. La logique d’interaction a donné naissance à toutes les plates-formes que l’on utilise ou consulte quotidiennement telles que les forums, les réseaux sociaux, les espaces commentaires de tous les sites et blogs, et bien d’autres dispositifs encore.

Il existe différents niveaux d’implication parmi ces espaces permettant l’interaction. Entre le blog que l’on peut tenir de manière anonyme et le profil Facebook qui porte généralement le nom et le prénom de l’individu qui l’alimente, on observe déjà que les réseaux sociaux revendiquent une implication beaucoup plus grande de l’utilisateur dans son personnage numérique. Sous cette appellation générale pouvant laisser présager un usage unique du web 2.0 se cache en réalité une grande diversité de pratiques. Du commentaire anonyme ou caché derrière un pseudonyme laissé sur un forum jusqu’au profil nominal relatant la vie d’un individu, signant de son nom chacune de ces actions sur la plate-forme, on peut apercevoir la diversité de pratiques qui peut exister dans cet univers du 2.0.

Ces interactions provenant d’un profil nominal sont propres à ce que l’on appelle communément les « réseaux sociaux ». Si l’on y regarde de plus près, les interactions sur ce type de plates-formes peuvent être identifiées par un certain nombre de traits communs, qui constituent l’architexte du réseau et structurent les modalités de construction et de circulation de l’information. Elles se font nécessairement via des espaces prédéfinis par le dispositif, jouant inévitablement avec la limite entre le personnel et le public. Le personnel, le privé est construit et mis en forme afin de devenir publique, alors que l’interaction avec l’identité publique finit par avoir des répercussions sur la sphère privée, intime de l’utilisateur. Le système mis en place par le réseau social est nécessairement orienté interaction et circulation de l’information, les deux éléments étant ici intrinsèquement liés. L’interaction permet la circulation, et réciproquement. Les objets mis à la disposition des utilisateurs sont pensés pour permettre l’interaction. Enfin, le format même des discours est orienté afin d’optimiser la circulation des informations sur la plate-forme, et permettre ainsi une multiplication des contenus et des interactions sur lesdits contenus. L’invitation au bref est parfois faite de manière implicite par divers procédés qui orientent la créativité vers le cours, sans la contraindre nécessairement, tandis que d’autres réseaux font le choix de la limite technique. Dans les deux cas, cela permet de faire de la création de contenu, ainsi que de la consommation dudit contenu un acte rapide, presque inconscient, que l’on peut effectuer dans n’importe quel contexte, dans n’importe quel lieu. Ce qui se révèle particulièrement intéressant à l’heure de la multiplication des plates-formes d’accès aux réseaux sociaux.

Facebook se présente comme le type même du réseau social contemporain, dans la mesure où il réunit les espaces et les dispositifs de circulation de l’information que nous pouvons observer sur la quasi-totalité des réseaux sociaux tels que Twitter, Google+, Foursquare ou même d’autres réseaux sociaux moins présents en Europe tels que VKontakte ou Renren[1], dont la structure répond aux mêmes règles que Facebook. C’est pour cette raison que nous avons choisi d’étudier majoritairement Facebook, réseau exemplaire de ce que sont les dispositifs sociaux aujourd’hui. Il offre même temps la palette la plus large et la plus diversifiée d’espaces et d’objets permettant interaction et circulation des contenus.

Ainsi Facebook, à la manière des dispositifs sociaux que nous avons pu voir, apparaît comme un système structuré par des règles précises de circulation, ainsi que par des objets et des espaces qui lui sont caractéristiques. Cette structure que nous avons pu étudier au niveau du dispositif lui-même se retrouve au niveau de la structuration des statuts, au niveau de la co-création de contenu, par l’intermédiaire des commentaires, ou encore par les medias dont il permet la circulation. Nous avons ainsi pu valider notre hypothèse affirmant que les réseaux sociaux du type Facebook structurent inévitablement les discours dont il permet la création.

La palette d’outils et d’espaces mis à la disposition des utilisateurs du réseau social cherche à orienter et àstimuler la créativité, en même temps qu’elle la limite. L’utilisateurne dispose que des outils proposés par la plate-forme pour construire son profil, pour interagir avec les autres utilisateurs. La notion de profils « personnels », très présente, et très souvent répétée sur Facebook nous invite même à considérer que les outils permettant à l’utilisateur de construire son espace « personnel » sont limités et prédéterminés par la plate-forme. C’est de cette diversité d’outils que proviennent les différentes identités numériques que nous avons identifiés avec l’aide des travaux de Fanny GEORGES, à savoir identité calculée, identité agissante, identité déclarative,… L’utilisateur n’existe en effet sur Facebook que par l’intermédiaire de la palette d’objets mise à sa disposition. Chacun de ces outils le déconstruit aussi bien qu’il le reconstruit sur la plate-forme sociale. En un mot, c’est tout le dispositif qui travaille à optimiser notre propre médiagénie. La structure de Facebook est telle qu’elle invite les utilisateurs à mettre en circulation des informations qui semblent porter en eux une part de l’utilisateur. Pour mettre au point ces fragments, l’utilisateur se serait au préalable déconstruits puis reconstruits sous forme d’avatars sociaux, au travers des différents espaces du réseau. La présence, et même l’existence de ces utilisateurs est pensée sous le mode du flux, de l’actualité, de la circulation. Or, l’image même du flux implique que le flux soit consommé par une tierce personne. La notion de flux implique donc nécessairement celle de consommation.L’avatar construit de fragments est ainsi optimisé pour la consommation par les autres utilisateurs du réseau social, grâce à cette multitude d’objets en circulation qui s’offrent aux utilisateurs en vue d’interaction. Plus largement, ce sont tous les outils et espaces évoqués précédemment qui favorisent cette consommation. Les réseaux sociaux nous apparaissent dès lors comme des dispositifs mis en place pour permettre et faciliter la consommation du profil par l’intermédiaire de ses productions.

Le système que nous observons pourrait dès lors donner naissance àun rapport à l’autre qui serait de l’ordre du rapport consumériste. Il est nécessaire de nous demander si ce n’est pas un nouveau rapport aux relations sociales elle-même que le dispositif tente de mettre en place. D’ores et déjà, il nous est apparu que ces dispositifs ont opéré un glissement de la relation sociale : de l’individu vers le fragment. L’interaction telle qu’évoquée précédemment positionne l’utilisateur comme auteur d’un nouveau contenu, nécessairement signé par son avatar et désormais associé au contenu précédent. La logique de consommation implique une logique de création, par ce statut d’auteur-scripteur qui sollicite l’utilisateur et le transforme à son tour en auteur. Cette nouvelle création rentrera elle aussi dans la logique de consommation de l’outil.

La logique du dispositif invite l’utilisateur à optimiser le contenu qu’il mettra en ligne afin que ce dernier soit adapté à la plate-forme. La règle implicite du système étant que toute production sur Facebook se doit d’être consommée par les autres utilisateurs, comme nous l’avons vu avec les différents appels à la co-création qui entourent la production en circulation. Il se retrouve ainsi face aux problématiques de marque. On parle souvent de « personal branding » pour évoquer le soin apporté à sa réputation sur Internet. La construction et l’animation d’un profil sur un réseau social rentre ainsi parfaitement dans cette logique de marque. Dès lors que le fragment est inscrit dans une dynamique consumériste, il y a course à l’interaction. La plate-forme invite l’utilisateur à être le plus consommé possible, il s’agit de respecter les règles du style, en les adaptant pour sortir du lot.

L’avatar devient objet de jugement, de notation, par la communauté des utilisateurs, via des outils mis au point pour mesurer, et comparer la valeur de tel avatar par rapport aux autres. Nous avons constaté ici une mutation structurelle dans le rapport à l’avatar, il n’est plus seulement auteur, lieu de stockage de ses publications, il devient un contenu à part entière, que l’on peut appréhender en tant que tel, analyser, juger, mesurer. Il passe du statut de contenant à celui de contenu.

Le Klout Score permet de donner une note à son profil et de comparer la « valeur » de son avatar par rapport à celui des autres. En somme, si on suit la logique mise en place, les marques de consommations, telles que le like sur Facebook seraient l’expression de la valeur d’une publication. Comme nous avons pu l’observer, les systèmes de circulation de l’information dits « réseaux sociaux » ont entraîné un changement profond dans les mentalités. En effet, au-delà des nouveaux types de relation induits par les réseaux, la plus grande des mutations est l’adaptation à une image de soi et de l’autre sans cesse changeante. Le dispositif construit un système tel que la construction de notre propre avatar ne peut se faire qu’en réponse à ce qui existe. Ainsi, selon la logique du système mis au point par Facebook, notre statut de lecteur-scripteur serait en mesure d’influencer à son échelle l’usage qui est fait du dispositif, tout comme la consommation que nous faisons des contenus diffusés par les autres utilisateurs pourrait influencer notre propre pratique de l’outil. La mise en pratique de cette logique par les utilisateurs nous ferait faire face à une mutation des mentalités comparable au système de la boucle cybernétique. Les usages, tout en restant dans le cadre imposé par le système techno-sémiotique, ne cesseraient d’évoluer à mesure qu’ils s’observent et s’influencent les uns les autres.

Par la multiplication de ces systèmes d’information, ce sont plus profondément les rapports à soi, à autrui et à l’interaction elle-même qui s’offrent à de constantes mutations.


Bibliographie >


[1] Respectivement les réseaux sociaux les plus implantés en Russie et en Chine.


 

Retour au sommaire

Leave a Comment