I / Un dispositif structuré et structurant [C]

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C – Structuration des discours et infléchissement des usages

Les réseaux sociaux apparaissent donc comme des dispositifs avec leurs outils, leurs espaces et leurs règles de circulation de l’information. En nous appuyant sur la valeur du format court sur les réseaux sociaux, nous porterons notre attention non plus seulement sur les règles formelles dictées par la plate-forme, mais sur les règles implicites. C’est en prenant en compte l’infléchissement des usages que nous pourrons bel et bien considérer les réseaux sociaux comme des dispositifs structurés et structurants.

 

1 – Un nécessaire recours au court

Nous avons déjà pu constater que sur ces plates-formes sociales, la créativité est stimulée dans le même temps qu’elle est limitée par la palette d’outils mis à la disposition des utilisateurs. Dans certains cas, nous pouvons même considérer que cette standardisation des discours fait de chaque publication un véritable exercice de style.

Si on prend l’exemple d’un réseau social comme Twitter, les règles sont aussi célèbres qu’impossibles à transgresser. L’expression d’une pensée, d’une information, d’un avis en seulement 140 caractères frôle l’art. A la manière du Haïku[1], ou du sonnet dont les poètes doivent respecter les règles pour s’inscrire dans la tradition de ces arts séculaires, l’utilisateur se doit de respecter les normes imposées par l’outil. A la différence des exercices de styles « artistiques » auxquels nous comparons le tweet, on constate un décalage majeur au niveau des contraintes imposées par la plate-forme. En effet, un discours ne respectant pas les règles ne pourra techniquement pas être diffusé. Ces règles formelles permettent d’assurer une certaine forme de cohérence dans ce chaos de discours que l’on appelle l’UGC – User Generated Content. Une fois encore, on constate que les réseaux sociaux sont des dispositifs qui structurent les discours circulant dans leurs espaces.

L’utilisateur se retrouve face à une information courte, sous forme de flux. Sur Twitter comme dans les agrégateurs de flux RSS, l’information présentée à l’utilisateur est une information brève, une information que l’on peut consommer rapidement. Le court sur Twitter correspond à des publications de maximum 140 caractères. Mais nous allons voir que la définition de court est parfois plus flexible. En effet, la structure des publications sur Twitter est une norme d’ordre technique que l’utilisateur ne peut transiger. D’autres dispositifs ne limitent pas la taille des publications de manière aussi drastique. C’est dans ce cadre que nous observerons de quelle manière les usages finissent par être influencés jusqu’à obéir à la règle implicite du bref.

 

2 – La loi tacite du bref : structure acceptée du discours

Sur un réseau tel que Facebook, le format court n’est en aucun cas une nécessité. L’utilisateur peut s’il le désire publier un statut allant jusqu’à 63 206 caractères depuis 2011[2]. Cependant, l’étude menée par Momentus Media[3] sur plus de 60 000 statuts Facebook démontre que la très grande majorité des statuts Facebook publiés font moins de 150 caractères.

Les résultats de cette étude mettent en lumière le fait que les utilisateurs privilégient grandement les formats courts, malgré les possibilités offertes par Facebook.

 

Figure 7 : Résultats de l’étude menée par Momentus Media sur 60 000 statuts Facebook en 2011.

Figure 7 : Résultats de l’étude menée par Momentus Media sur 60 000 statuts Facebook en 2011.

 

Cette prédominance du format court sur des réseaux tels que Facebook s’explique par plusieurs éléments du dispositif qu’il convient d’observer. Premièrement, les dimensions même du formulaire de création du statut Facebook invitent au bref. L’espace qui est offert aux utilisateurs pour s’exprimer se présente sous la forme d’une simple ligne, qui est remplie à partir avec une centaine de caractères environ. Bien que cet espace soit ensuite extensible selon le nombre de caractères tapés, l’utilisateur est implicitement invité à respecter cette limite. S’ajoute à cette première invitation la question posée au sein du formulaire, avant que l’utilisateur n’ait tapé son message : « A quoi pensez-vous ? ». Le statut est pensé sur le mode de l’immédiateté, il s’agit de jeter sur l’écran sa pensée du moment, avant que la pensée ne s’échappe.

De plus, il est important de noter que tout statut dépassant 3 lignes (approximativement 300 caractères) sera tronqué lors de sa diffusion dans le fil d’actualité et il lui sera adjoint la mention « Lire la suite » afin d’accéder au contenu entier. De ce fait, l’utilisateur qui fait le choix de publier un contenu long sait qu’il s’expose à ce que son message ne soit pas diffusé correctement dans l’espace public. Ainsi, le bref sur Facebook désigne le format le plus adapté à tous les espaces de création et de circulation de l’information. A l’analyse ce format correspond approximativement à 300 caractères. Entre Twitter et Facebook nous pouvons déjà considérer que la notion de bref est fluctuante mais reste dans une certaine norme, qui oriente la création selon le nombre de caractères.

Cet infléchissement des usages que nous analysons ici au niveau des profils personnels prend une forme bien plus concrète dans la gestion des pages Facebook. Tout responsable de page Facebook qui n’a pas publié sur la page depuis un certain temps reçoit une notification automatique de Facebook avec le message suivant :

 

Les publications les plus populaires sont courtes amicales et informelles. Rédigez une publication. [4]

 

La brièveté est mentionnée explicitement dans les messages envoyés par Facebook à ses utilisateurs. Le message est clair : il faut être court pour plaire. Arrêtons-nous un instant sur le cas de la page Facebook du groupe « adolina » dont le traitement de cette notification est particulièrement intéressant. Les responsables semblent avoir reçu le message en question, et expriment leur désaccord vis-à-vis de cette invitation de Facebook à publier selon certaines règles précises.[5]

 

Figure 8 : Capture du statut publié par la page « adolina ».

Figure 8 : Capture du statut publié par la page « adolina ».

 

Il est intéressant de remarquer que malgré ce désaccord marqué avec les conseils prodigués par Facebook, les responsables de la page respectent cette règle tacite du bref. Pratiquement toutes les publications de « adolina » font moins de 200 caractères. On peut ainsi considérer l’usage du bref sur les medias sociaux comme une loi tacite, communément acceptée par les utilisateurs, bien que rejetée lorsqu’elle est explicitement formulée. Notons enfin que cet engouement pour le format court dépasse largement le cadre des medias sociaux. On le retrouve en effet dans le champ de la consommation audiovisuelle : séries (Bref), vidéos Youtube (Norman fait des vidéos), sketch (2 minutes du peuple de François Pérusse),… l’information se consomme vite et dans n’importe quel contexte. Le phénomène du media snacking[6] touche tous les types de contenus, y compris ceux diffusés sur les medias sociaux.

 Les réseaux sociaux se présentent dès lors comme des dispositifs structurant la création de contenu, par l’intermédiaire d’espaces, d’objets prédéterminés et d’usages qui tendent à s’imposer comme règles. Pour reprendre les termes de Gérard GENETTE, nous pouvons considérer que l’architexte construit par Facebook structure les contenus qui y sont produits, ainsi que leur circulation. L’auteur définit l’architexte dans les termes suivants :

 

L’ensemble des catégories générales, ou transcendantes -types de discours, modes d’énonciation, genres littéraires, etc.- dont relève chaque texte singulier. [7]

 

Ainsi, tous les textes singuliers relèvent des modes d’énonciations et des possibilités éditoriales proposées par l’outil Facebook. De ce fait c’est toute la production de contenu, et la construction de notre avatar social sur le réseau qui sont conditionnées par ce système. Pour que chaque production de l’avatar corresponde aux « attentes » de la plate-forme, il doit être percutant. Pour être percutant, il faut procéder à une économie de mots afin de produire le contenu le plus lapidaire possible. L’utilisateur économise ses signes afin de favoriser la diffusion de sa production. Cette production constitue, rappelons-le, l’objet permettant l’interaction entre les utilisateurs via les espaces du réseau. Ainsi, en modalisant les contenus produits, ce sont toutes les relations entre avatars sociaux qui sont modalisées.

Nous sommes en droit de nous interroger sur ces nouveaux types de relations qui naissent dans ce contexte. De quelle manière appréhender des relations sociales qui découlent de la création et de la consommation d’objets sur lesquels nous n’avons pas toute liberté ? Comment mesurer l’impact de ces structures mises en place par le réseau social sur ces nouveaux rapports entre avatars ?

 II / De la relation à la consommation :
mise en scène d’un nouveau rapport au social [A] >


 

[1] Il s’agit d’un petit poème extrêmement bref visant à dire l’évanescence des choses. – Haïku, in Wikipédia, en ligne, consulté le 15/07/2013

[2] OEILLET Audrey, « Facebook augmente le nombre de caractères des statuts » – Publié le 01/12/2011 – Consulté le 17/06/2013 – URL :http://www.clubic.com/internet/facebook/actualite-461948-facebook-augment-nombre-caracteres-statuts.html

[3] http://momentusmedia.com

[4] Notification émise par l’application Pages sur mobile et dans l’espace notifications du site Facebook.

[5] https://www.facebook.com/pages/adolina/210297485663780 – Consulté le 15/06/2013

[6] Référence à l’expression employée par Marco TINELLI, fondateur de l’agence FullSix dans son ouvrage « Le marketing synchronisé : changer radicalement pour s’adapter au consommateur de l’ère numérique », Editions Eyrolles, 2012

[7] GENETTE Gérard, Palimpsestes: la littérature au second degré, Paris, Éditions du Seuil, 1982, 468 p.


 

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