III / Vers une mutation permanente des mentalités et des usages ? [A]

Retour au sommaire


 

< II / De la relation à la consommation :
mise en scène d’un nouveau rapport au social [C]

 

L’hypothèse que nous souhaitons mettre à l’épreuve implique que les dispositifs sociaux sont parvenus à mettre en place des méta-dynamiques extrêmement profondes qui seraient susceptibles d’influencer les usages sur la plate-forme, tant et si bien que ces derniers, de par leur mutation permanente, en deviendraient insaisissables.

Quels seraient dès lors les moteurs de cette mutation permanente ? Ce dispositif mouvant n’ouvrirait-il pas la porte à de nouvelles pratiques et mentalités dont la mutation serait la caractéristique principale ?

 

A – Instaurer un jeu auteur-lecteur réciproque

Les problématiques liées à la relation entre l’auteur et son œuvre nous sont rapidement apparues comme éclairantes pour les phénomènes que nous observions sur le réseau. C’est encore une fois grâce au statut de l’auteur et à sa relation avec son œuvre que nous allons mettre en lumière le premier axe de tension donnant naissance à ces relations en permanente mutation.

 

1 – La lettrure : cœur du réseau social

Il convient tout d’abord de constater que sur les dispositifs que nous étudions, le rapport au social passe nécessairement par le prisme de l’écriture, dans la mesure où notre propre narration passe nécessairement par l’intermédiaire de ce qu’Emmanuel Souchier appelle les écrits d’écrans[1]. Tout fragment n’est jamais qu’écriture. Ecriture à l’écran, mais aussi écriture d’une forme de soi. Ainsi, comprendre le social à travers le prisme de l’écriture implique nécessairement de prendre en compte les acteurs de cette relation, à savoir l’auteur, l’œuvre et enfin (et surtout) le lecteur. La relation que l’on considère ici se distingue de la relation auteur-lecteur classique, dans le cadre littéraire. Sur le réseau social, la notion d’auteur et de lecteur se mêle, se fond et se confond, chacun passant alternativement d’un statut à l’autre, l’utilisateur du réseau social est nécessairement un lecteur-scripteur. L’auctorialité reste une notion extrêmement forte sur une plate-forme comme Facebook, où l’anonymat n’existe pas, comme nous avons pu le voir précédemment.

Le cœur de cette question d’auteur-scripteur sur le réseau repose sur la notion de lettrure, telle que définie par Emmanuel Souchier, notamment à l’occasion du séminaire national «  Les métamorphoses du livre et de la lecture à l’heure du numérique » au cours duquel le chercheur s’est appuyé sur le sens médiéval du terme lettrure (cette faculté qu’a tout lecteur d’accomplir en quelque sorte une co-écriture avec l’auteur du texte qu’il est en train de lire) pour en forger un nouveau concept, permettant d’éclairer notre monde numérique moderne. Selon l’auteur, lecture et écriture sont désormais de nouveau indissociables, car les deux actions sont intrinsèquement liées au sein des espaces numériques que nous arpentons. Les réseaux sociaux n’échappent pas à la règle, c’est même précisément de ce phénomène de lettrureque naît la première ligne de tension qui fait des réseaux sociaux un espace de mutation permanente. La lettrure découle de ce que nous appelions précédemment le web participatif, ou 2.0. La possibilité qui est offerte aux utilisateurs d’interagir avec les productions mises en ligne sur le réseau donne même naissance à une d’invitation explicite à la lettrure, comme on peut le constater dans cette capture d’une publication sur Facebook :

 

Figure 15 : Toute publication invite à la lettrure

Figure 15 : Toute publication invite à la lettrure

 

La présence des mentions « J’aime », « Commenter », « Partager » ainsi que de la formule « Écrire un commentaire… » dans l’encadré blanc sont autant de procédés mis en place pour happer le lecteur et l’inviter à entrer en lettrure. C’est en entrant en lettrure que les utilisateurs entament ce processus progressif d’influence réciproque. Le réseau social invite les utilisateurs à émettre constamment des jugements de valeur sur les productions des autres, entendu que, comme nous avons pu l’évoquer précédemment, l’absence d’interaction est déjà en soi une forme de jugement de valeur, qui s’inscrit dans le cadre de l’identité calculée.

 

2 – La boucle de l’auctorialité : jeu d’influences réciproques

En considérant l’utilisateur comme une figure auctorielle, et en étudiant ce statut sous l’angle de l’influence d’un auteur sur un autre, nous finissons inévitablement par nous faire la même réflexion que Montaigne bien avant l’avènement des réseaux sociaux :

 

Il y a plus à faire à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur autres sujet : nous ne faisons que nous entre-gloser.  [2]

 

Au fond, les relations entre statuts, et même plus largement entre utilisateurs du réseau social ne correspondraient-ils pas à cette définition ? Toute interaction sur une production pourrait être assimilée à une forme d’interprétation du contenu initial. L’interaction offerte par le web 2.0 serait dès lors une invitation à l’entre-glose. C’est de ce phénomène d’entre-glose que provient ce jeu d’influences réciproques que nous appréhendons ici. Si l’on accepte l’idée selon laquelle toute création n’est jamais que recréation, issue d’un réseau d’intertextualité, alors il ressort que toute publication sur le réseau social est nécessairement influencée par la pratique des autres utilisateurs. Notre consommation des productions d’autrui conditionne nos pratiques et nos choix en tant qu’auteur. Il apparaît que les problématiques d’intertextualités et d’influences d’une œuvre sur une autre sont presque plus actuelles que jamais. Le lecteur influence l’auteur, l’auteur influence lecteur, chacun occupant alternativement les deux rôles. On assiste clairement à un la mise en place d’un jeu d’influences réciproques.

C’est ici par l’intermédiaire de la relation entre l’auteur, son œuvre et les autres œuvres que nous sommes parvenus à mettre en lumière le fait que les usages sur le réseau social ne sont pas construits sur une base unique et stable mais qu’ils sont établis, pour ainsi dire, sur leur propre observation.

III / Vers une mutation permanente des mentalités et des usages ? [B] >

 


 

[1] SOUCHIER Emmanuël. L’écrit d’écran, pratiques d’écriture & informatique. In: Communication et langages. N°107, 1er trimestre 1996. pp. 105-119.

[2] MONTAIGNE, Essais, Livre III, Chapitre XIII


 

Retour au sommaire

Leave a Comment