III / Vers une mutation permanente des mentalités et des usages ? [C]

Retour au sommaire


 

< III / Vers une mutation permanente des mentalités et des usages ? [B]

 

C – Insaisissables relations inter et intra-personnelles

Ces dynamiques d’ajustement que nous observons ici nous invitent à appréhender une nouvelle représentation des pratiques elles-mêmes. Elles ne s’affichent plus comme un ensemble stable et immuable, mais au contraire, comme des pratiques hautement adaptatives. De quelle manière ces pratiques mises en scène dans un contexte de mutation permanente, donnent à leur tour une représentation de mentalités en mutation ? En quoi le rapport au social semble-t-il par être affecté par ces mutations ? Comment appréhender des mentalités et des pratiques qui ne cessent de s’observer et d’évoluer en fonction ?

 

1 – Des pratiques construites en réponses à d’autres pratiques

Nous avons déjà pu considérer le système de l’interaction comme le cœur du web 2.0. Cette possibilité de répondre aux productions des autres utilisateurs permet de remettre en question l’affirmation de Jean Baudrillard :

 

Toute l’architecture actuelle des media se fonde sur cette dernière définition : ils sont ce qui interdit à jamais la réponse, ce qui rend impossible tout procès d’échange.  [1]

 

Les medias sociaux incarnent l’exact opposé de cette définition. Toute forme de réponse se pose comme parole performative dans la mesure où elle constitue une pratique susceptible d’être observée, et à terme, d’influencer les autres pratiques. Les mentalités issues de l’usage des medias sociaux ne sont plus que procès d’échange. Les pratiques sur la plate-forme sont mises en scènes de telle manière qu’elles semblent se construire en réponse à différents facteurs tels que notamment :

-       Les outils disponibles

-       L’utilisateur et de ses choix

-       Les espaces de circulation

-       Le comportement des autres utilisateurs

-       Les échelles de valeurs propres à la plate-forme

 

La dynamique qui est à l’origine de ces mutations semble prendre une forme particulièrement complexe. Comment appréhender des mutations construites sur d’autres phénomènes, eux-mêmes en mutation ? C’est à cette ultime question que nous allons tenter de répondre, en étudiant la représentation que nous pouvons nous faire des pratiques sociales 2.0 à la lumière de la boucle cybernétique.

 

2 – Evolution des mentalités et boucle cybernétique

Reconnu comme le père de la cybernétique, le chercheur en mathématiques, Norbert Wiener publie en 1950 son ouvrage intitulé Cybernétique et société[2] dans lequel il déplace son interrogation des objets purement mathématiques aux objets sociaux. Il démontre ainsi que le principe de la boucle cybernétique s’étend à une diversité de domaines que l’on n’imaginait pas jusque-là. Norbert Wiener décrit avec précision le principe d’adaptation de tout être dans un contexte social, au cours de ces lignes :

 

Information est un nom pour désigner le contenu de ce qui est échangé avec le monde extérieur à mesure que nous nous y adaptons et que nous lui appliquons les résultats de notre adaptation. Le processus consistant à recevoir et à utiliser l’information est le processus que nous suivons pour nous adapter aux contingences du milieu ambiant et vivre efficacement dans ce milieu.

 

Nous retrouvons dans la théorie de Norbert Wiener les différents acteurs que nous sommes parvenus à mettre au jour au cours de notre étude. L’information ou contenu désigne la notion que nous avons observée et désignée par les termes de fragment, de publication, de discours en circulation. Selon Wiener, l’information est à la fois « reçue »et « utilisée ». Cette idée d’utiliser l’information est primordiale dans le système que nous appréhendons, car toute information perçue par l’utilisateur peut être exploitée et interprétée afin d’orienter et d’adapter sa propre production de contenu. La consommation de l’information serait dès lors dans l’optique d’une action future, il s’agirait d’une consommation active, analytique.

Wiener introduit ensuite deux notions complémentaires que sont tout d’abord les « contingences du milieu ambiant » et surtout l’idée de « vivre efficacement dans ce milieu ». Tout utilisateur du réseau social cherche en effet à vivre efficacement dans le milieu en question, et met ainsi en place diverses stratégies qui visent l’efficacité. Ces stratégies sont établies en tenant compte des contingences que sont par exemple les outils permettant l’expression, les espaces de circulation de l’information ou encore les autres utilisateurs du réseau qui font partie intégrante de la contingence du milieu. La contingence est elle-même sujette à mutations, car elle dépend de systèmes de valeurs fluctuants, de pratiques adaptatives, et d’outils sans cesse mis à jour pour correspondre aux attentes du public. Ainsi, nous pouvons assimiler cette situation au modèle cybernétique de Norbert Wiener, que l’on peut schématiser sous la forme suivante[3]

 

Figure 20 : Représentation schématique du système de boucle cybernétique décrit par Norbert Wiener.

Figure 20 : Représentation schématique du système de boucle cybernétique décrit par Norbert Wiener.

 

Chaque action d’un utilisateur entraîne des effets sur les mentalités et donc sur les pratiques des autres utilisateurs. Ainsi, on perçoit les effets, même infinitésimaux, de notre action sur le réseau, à travers les (inter) actions des autres utilisateurs. Toute pratique sur le réseau est ainsi influencée par la détection des effets de chacune de nos actions, puis par la correction de nos pratiques en fonction des effets que nous sommes parvenus à analyser et de si ces effets nous conviennent ou non.

Cependant, par rapport au modèle de Wiener, il ne faut pas considérer cette dynamique comme une boucle tournant en circuit fermé. Au contraire, étant donné que cette dynamique peut être appréhendée dans le temps, il est nécessaire de l’étudier dans un contexte diachronique. Les actions ne sont jamais les mêmes, car elles découlent d’actions précédentes, il en va de même pour les actions qui ne cessent d’évoluer au rythme de la mutation des mentalités. Chaque boucle découle de la précédente et influence la suivante. Chacun semble apprendre de la pratique des autres dans la mesure où tout usage de la plate-forme fait nécessairement naître chez les autres utilisateurs le besoin de se positionner par rapport à ce type de pratique dont une image métaphorique serait celle du ressort que l’on étire ou encore d’une fugoïde.

Le dispositif est structuré de telle sorte que cette boucle cybernétique entraînerait des mutations extrêmement profondes dans les mentalités. C’est tout d’abord le rapport à soi qui apparaît comme affecté par cette dynamique. La perception que l’utilisateur a de sa propre image découle de l’interaction et cette perception est dans le même mouvement tournée vers de nouvelles interactions. Il perçoit sa propre image en fonction de valeurs fluctuantes. Ensuite, le rapport au réel est également présenté à travers l’outil. Les faits sont mis en scène de telle manière qu’ils apparaissent comme vécus, immortalisés, pour construire une facette spécifique de soi, pour être consommés, mais surtout pour les autres. Ce rapport au réel serait dès lors influencé par les observations que l’utilisateur a déjà pu faire sur la plate-forme, les retours d’interaction qu’il a déjà pu percevoir sur ses productions ou sur celles des autres.

Ainsi, le rapport à l’écriture de soi s’affiche lui aussi comme en permanente évolution. Les modalités d’écriture étant nécessairement associées à des valeurs, qui se structurent sur une échelle sans cesse mouvante. Les typologies sociales sont construites et s’adaptent selon les tendances, l’apparition de nouveaux outils et l’usage qui en est fait, ou encore l’apparition de nouveaux termes. Le rapport à l’autre est lui aussi présenté dans cette dynamique de mutation, étant pris à la fois dans une relation de consommation et une relation d’inspiration par rapport à son avatar. Facebook invite l’utilisateur à positionner l’autre par rapport à l’image qu’il se fait de lui-même sur le réseau, et par rapport à l’image que l’on a des bonnes pratiques de la plate-forme.

Nous pouvons désormais conclure que c’est la mutation de tout rapport à la relation sociale qui est mise en scène sur le réseau. L’implication supposée de l’utilisateur, la part non-quantifiable, bien que ressentie des autres utilisateurs dans leur avatar est susceptible de faire évoluer le rapport que l’on entretien avec la relation sociale 2.0.

Bien que nous concentrions notre étude sur la perception que le réseau offre des nouveaux types de relations sociales, il n’en reste pas moins que les structures sociétales sur le réseau subissent sous nos yeux une mutation dont l’envergure pour importante qu’elle soit nous échappe encore.

Tous les aspects que nous évoqués ici même sont intrinsèquement liés les uns aux autres car ils sont sans cesse en mouvement. Ceux-ci sont induits par ces infimes changements dans la pratique du dispositif par l’utilisateur au quotidien.

Le rapport à soi, le rapport à l’autre, le rapport à l’écriture de soi, le rapport au réel etin fine le rapport à la relation sociale en mutation permanente tels qu’ils apparaissent, sont susceptibles d’affecter lentement mais profondément nos mentalités, notre imaginaire et, partant, peuvent donner naissance à d’insaisissables relations inter- et intra-personnelles.

 

Conclusion >

 


 

[1] BAUDRILLARD Jean, Pour une critique de l’économie politique du signe, Paris, Gallimard, coll. « Tel », p. 208

[2] WIENER Norbert, Cybernétique et société (The Human Use of Human Beings), traduction de Pierre-Yves Mistoulon, éditions UGE 10/18, Paris, 1954.

[3] Source : http://www.artezia.net/technologies/mit/mit.htm


 

Retour au sommaire

Leave a Comment