II / De la relation à la consommation : mise en scène d’un nouveau rapport au social [B]

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B – Déconstruction et reconstruction de l’Homme-fragment

L’utilisateur tient une place essentielle au sein du dispositif. Ce ne sont plus seulement des fragments d’informations qui sont en jeu, mais bien les fragments d’un semblant de personne, perceptible uniquement à travers ces bribes de profil. L’avatar représente ce processus de digitalisation de l’utilisateur qui humanise le réseau dans la mesure où il est supposé permettre à un utilisateur dans toute la complexité de son existence de se prêter au jeu de la plate-forme : à savoir circulation et consommation. En analysant le statut de cet utilisateur invisible que l’on ne peut que percevoir, c’est plus largement aux problématiques de relation à soi, à l’autre et à la relation sociale que nous allons nous intéresser. De quelle manière le dispositif mis en place par Facebook serait-il susceptible d’influencer ces différentes relations ?

 

1 – Un homme fondamentalement non-médiagénique

Nous analysions le rapport aux autres utilisateurs derrière le fragment, en évoquant la valeur métonymique dont ce fragment peut être nanti. Cette valeur du fragment implique nécessairement l’existence d’un au-delà du fragment. La valeur que nous intuitionnions dans le fragment met en lumière le fait que le fragment sur Facebook prétend représenter l’utilisateur et construire ce qui pourrait être considéré comme son identité numérique. Or se pose la question du mode d’existence d’un être à l’infinité de caractéristiques, tangibles et intangibles, sur l’espace nécessairement fini du réseau social. En d’autres termes, c’est la médiagénie de l’utilisateur que nous sommes amenés à interroger, par l’intermédiaire du réseau social. La notion de médiagénie est définie par Philippe Marion dans les termes suivants :

 

Toute forme de représentation implique une négociation avec la force d’inertie propre au système d’expression choisi. Cette opacité du matériau expressif constitue une contrainte pour que s’épanouisse la transparence relative de la représentation. Il en va de même pour les narrations médiatiques: le récit s’épanouit au diapason de l’interaction de la médiativité et de la narrativité. Mais il est des rencontres plus intenses que d’autres. Chaque projet narratif peut donc être considéré dans sa médiagénie. Les récits les plus médiagéniques semblent en effet avoir la possibilité de se réaliser de manière optimale en choisissant le partenaire médiatique qui leur convient le mieux et en négociant intensément leur « mise en intrigue » avec tous les dispositifs internes à ce média. [1]

 

Les objets en circulation, discours-fragments diffusés par l’avatar sont ce que Marion appelle des narrations médiatiques. Ces narrations sont soumises aux règles du partenaire médiatique qu’est le réseau social.

L’utilisateur doit ainsi composer avec tous les dispositifs internes à ce média, que nous avons eu l’occasion d’appréhender précédemment, tels que les tweets, commentaires, statuts, photos, et autres systèmes permettant la création de contenus sur les réseaux sociaux. Entre des outils médiatiques limités et une existence profondément non-médiagénique, de par l’infinité constituant un être humain dans son ensemble, l’utilisateur du réseau social se retrouve donc obligé de repenser son mode d’existence sur la plate-forme. L’avatar social est par définition l’adaptation médiagénique d’une existence non-médiagénique, pensée pour les outils et espaces du réseau social. Face à ce processus de reconstruction d’un nouvel être, inspiré de l’utilisateur, sur le réseau, nous sommes en droit de nous poser les questions suivantes :

-       Comment se déroule le processus de déconstruction apparente de l’utilisateur ainsi que la sélection de l’information en vue de sa reconstruction ?

-       De quelle manière semble se définir ce nouveau mode d’existence ?

 

2 – Hypostase et construction de l’homme fragment

Face à une non-médiagénie fondamentale, le dispositif social invite l’utilisateur à se raconter par l’intermédiaire de fragments. La construction de profil sur Facebook passe alors par cette double dynamique de déconstruction en fragment, puis de mise en ligne du fragment sur le réseau par le processus de publication. Pour ce faire, il est nécessaire pour tout utilisateur d’un réseau social de sélectionner en amont les informations qu’il souhaite faire apparaître sur le réseau.Quel que soit le type de fragment en circulation (en apparence personnel ou non) la mise en circulation de ces objets est présentée par le réseau comme le résultat d’un choix de l’utilisateur.

 

Déconstruction et reconstruction

De ce fait, l’utilisateur procède à sa propre déconstruction en fragment d’informations. Le dispositif donne l’avatar à lire comme le résultat d’un travail réflexif en amont d’identification d’une information constitutive de l’utilisateur, pour la retranscrire à travers le réseau. Le fragment d’information issu de l’actualité fait lui aussi partie de ce phénomène de sélection d’une information susceptible de construire un peu plus notre avatar sur la plate-forme. L’information sera nécessairement porteuse de la valeur que lui a accordée l’utilisateur par le simple fait de la relayer depuis son profil. Elle relate ainsi implicitement l’intérêt que l’utilisateur lui porte et est parfois même associée à un commentaire formulé explicitement, contextualisant l’information. L’identité agissante que nous étudiions précédemment serait ainsi le résultat de cette dynamique de reconstruction de l’utilisateur en avatar.

Nous avons consulté les Conditions Générales d’Utilisation de Facebook en ce qui concerne l’usage des noms sur la plate-forme. Nous avons identifié les phrases suivantes qui illustrent la volonté de Facebook vis-à-vis des informations « personnelles » diffusées sur la plate-forme :

 

Facebook est une communauté dans laquelle les gens communiquent en exposant leur identité réelle. Nous demandons à tous les utilisateurs d’utiliser leur vrai nom. Cela aide à garantir la sécurité de notre communauté. [2]

 

L’explication de cette injonction de Facebook nous a été mise en lumière lors de l’entretien que nous avons mené avec la responsable éditoriale du Social Media Club :

 

Cela s’explique d’un point de vue économique et commercial, il est beaucoup plus facile de vendre à des annonceurs ou aux gens qui exploitent les datas, en leur expliquant qu’il s’agit des vraies identités des utilisateurs.

 

Ainsi, la logique économique de Facebook, qui donne accès aux informations de ces utilisateurs dans une optique publicitaire, nécessite que les utilisateurs aient au préalable remplis des informations qui correspondent à leur vraie identité.

 

Un Homme hypostasié

Chaque action sur le ou les réseaux constitue une bribe supplémentaire qui va s’assembler aux éléments déjà existants. Erving Goffman compare ce mode d’existence à une « barbe à papa ». L’auteur définit cette nouvelle modalité d’existence dans les termes suivants :

 

Une substance poisseuse à laquelle se collent sans cesse de nouveaux détails biographiques. [3]

 

Cette substance poisseuse dont parle Erving Goffman, parfaitement intangible serait la définition la plus précise de ce qui anime l’avatar social sur le réseau. La question de la non-médiagénie trouve sa réponse dans une existence rendue tangible et médiagénique, grâce à une multitude de fragments associés, construisant l’avatar. Nous identifions ici la ligne de force majeure de l’avatar : il s’agit d’un agrégat. Un agrégat d’actions, de discours circulant à travers plusieurs espaces et stockés dans l’espace du profil. La rédaction du statut, la mise en ligne et la production d’information sur la plate-forme devient parole performative : parole qui tout à la fois déconstruit l’homme en fragments et le reconstruit sous les traits d’un avatar.

Figure 14 : Représentation de soi et relation avec son avatar numérique

Figure 14 : Représentation de soi et relation avec son avatar numérique [4]

 Ce schéma développé par Fanny GEORGES met clairement en évidence la distance entre l’identité numérique (l’avatar) et l’utilisateur. Chacune des sphères grises qui constituent la représentation numérique de soi sont les éléments qui viennent s’agréger à l’intangible essence de l’avatar, pour lui donner une existence sur la plate-forme sociale.

Cette schématisation de la représentation de soi sur le réseau permet d’appréhender les différents espaces qui entrent en jeu dans ce processus. C’est dans la partie droite du schéma que se produit la mise en scène de soi, en commençant par la sélection et la définition d’attributs. La structure du schéma permet de mettre en lumière notre champ d’étude qui se situe précisément au milieu de deux problématiques majeures qui sont

-       d’un côté l’utilisateur, avec les enjeux psychosociologiques qui y sont associés.

-       de l’autre côté la sphère de l’emprise culturelle, aussi influente que non-quantifiable.

 En somme c’est donc à une impression d’Homme que l’utilisateur à affaire. Cette notion d’impression doit être comprise dans deux sens. Tout d’abord, dans le sens d’un sentiment, dans la mesure où le dispositif est construit de telle manière que l’on ne semble plus percevoir des informations ni de simples statuts, mais de véritables individus. Cette impression se comprend également dans le sens où ces Hommes ne se révèlent être au final que des informations imprimées sur un écran, dans la mesure où il ne s’agit, de fait, que de pixels sur un écran et d’octets dans une base de données.

 

3 – Immédiateté de l’Homme en circulation

Cette impression d’Homme-fragment que le réseau fait naître sous nos yeux en lieu et place de l’utilisateur,existe ainsi grâce à l’intermédiaire des outils et formes de discours autorisées sur le réseau que nous avons analysés précédemment (statuts, images, vidéos, relais d’information, interactions diverses avec les productions déjà existantes,…).

En nous appuyant sur les analyses que nous avons déjà pu mener sur ces objets-discours, deux caractéristiques de ces productions nous invitent à les reconsidérer dans un cadre plus large :

1     – toute information sur le réseau a une propension naturelle à circuler sur les différents espaces afin de s’offrir aux autres utilisateurs.

2     – chaque fragment est porteur d’une valeur qui dépasse l’information pure, puisqu’il est nécessairement pris dans un contexte d’émission : celui de l’auteur.

Cet Homme-fragment hypostasié, reconstruit sous la forme d’une identité agissante, existe grâce à ces objets-discours, il est donc soumis aux règles qui définissent ces objets. L’avatar social est soumis à une nouvelle définition dans le temps et l’espace. Ainsi ce que le réseau souhaite faire circuler, ce ne sont plus seulement des informations fragmentées mais une illusion d’utilisateur, reconstruit et pensé pour ces objets et ces espaces. Il s’agit là d’une des caractéristiques essentielles de ce que nous appréhendons là : il s’agirait d’un individu dont l’existence est profondément inscrite dans le temps. On retrouve sur tous les espaces du réseau social une structuration rétro-chronologique de l’information.

Ce système se retrouvait déjà sur les blogs, plusieurs années avant l’avènement des réseaux sociaux. L’information la plus récente est systématiquement affichée en premier, ce qui détermine à la fois le sens de lecture des informations (de la plus récente à la plus ancienne) mais aussi la valeur de chacune des informations. Tout comme dans un journal, l’information la plus récente est la plus « exacte », donc la plus intéressante. Ce phénomène d’inscription de l’information, et donc ici de l’avatar social dans une logique de temps est ainsi très présent sur les espaces du réseau social. Nous pouvons même aller plus loin en nous penchant plus avant sur le fonctionnement de l’identité agissante et du fil d’actualité.

Un utilisateur ne produisant pas de contenu n’aura aucune existence aux yeux des autres utilisateurs. Afin d’accéder aux informations d’un utilisateur qui n’apparaît pas dans le fil d’actualité, il est nécessaire d’effectuer une recherche. Ainsi, pour retrouver le profil d’un utilisateur inactif, cela demande de passer d’une attitude passive, de réception de l’information via les espaces dédiés, à une démarche active de recherche d’un individu spécifique. Comme l’évoque Claire WEHRUNG, responsable éditoriale déléguée à la recherche au Social Media Club :

 

Personne ne va lui-même sur sa propre page de profil, du moins ce n’est pas mon usage. Avec les dernières versions de Facebook, on ne va sur son profil que lorsque quelqu’un nous tague sur une publication ou une photo, pour savoir si on accepte le tag. En dehors de ce type de notification, on n’est jamais amené à aller sur sa propre page.  [5]

 

Cette réflexion issue de par son activité au Social Media Club mais également de son usage personnel nous invite à penser que le profil constitue en effet un espace secondaire, qui est aujourd’hui en retrait face au système du fil d’actualité. Facebook invite ses utilisateurs à être actif grâce à ce système d’agrégateur, qui se positionne comme page d’accueil de Facebook.

Les systèmes de dernier commentaire, dernier statut, dernière activité invitent à exister dans l’immédiateté. L’utilisateur inactif entre dans ce que Fanny GEORGES qualifie d’utilisateurs « cachés ». Ainsi à l’image d’un blog à l’abandon, le manque d’activité fait sombrer le profil dans l’oubli. Fanny GEORGES voit dans ce phénomène d’immédiateté une mutation des mentalités dont les conséquences dépassent de loin le simple cadre des réseaux sociaux :

 

Cette évolution de l’identité en ligne laisse présager un changement dans le comportement des usagers par un effet de focalisation sur l’instant immédiat : il s’agirait toujours de pétrir l’instant présent, sans perdre le temps d’examiner le passé et en envisageant du futur que comme résultat de l’action immédiate. [6]

 

L’auteure nous explique que l’inscription des publications dans le présent peut à terme inviter les utilisateurs à ne plus considérer les profils dans la durée, ni dans une perspective d’ensemble. Chaque action sur le réseau effacerait progressivement l’action précédente. La place grandissante de l’agrégateur qu’est le fil d’actualité, au détriment de l’espace du profil tend à prouver que la perception des autres utilisateurs se fait bel et bien dans l’instant et non dans la durée.

II / De la relation à la consommation : mise en scène d’un nouveau rapport au social [C] >


 

[1] MARION Philippe, Recherches en communication, n° 7, (1997).

[2] « Quels sont les noms autorisés sur Facebook ? » URL : https://facebook.com/help/www/112146705538576?refid=69

[3] GOFFMAN Erwin, Stigmate, Les usages sociaux des handicaps, Paris, Minuit, 1975.

[4] GEORGES Fanny « Pratiques informationnelles et identités numériques », Études de communication 2/2010 (n° 35), p. 105-120 – URL : www.cairn.info/revue-etudes-de-communication-2010-2-page-105.htm

[5] Cf. Entretien avec Claire WEHRUNG en Annexe 1.

[6] GEORGES Fanny, manuscrit auteur, publié dans « Les composantes de l’identité dans le web 2.0, une étude sémiotique et statistique. Communication au 76ème congrès de l’ACFAS: Web participatif: mutation de la communication ?, 6 et 7 mai 2008, Centre des congrès, Québec., Québec : Canada (2008) »


 

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